"Les trente glorieuses", de Thomas Cantaloube

Thomas Cantaloube  nous plonge dans les entrailles d’un immeuble marseillais pour en exhumer cinquante ans de corruption, de spéculation et de mémoire bafouée. Un roman noir très documenté.

Selections-BENZINE "Les trente glorieuses", de Thomas Cantaloube

Le titre est un piège. Les Trente Glorieuses ne parle pas de l’âge d’or économique de la France d’après-guerre, comme c’était le cas dans la dernière saga de Pierre Lemaitre. Ici, les « Trente Glorieuses » désignent un ensemble d’immeubles marseillais conçus à la fin des années 1950. C’est dans l’un de ces blocs, plus précisément dans une chaufferie condamnée du sous-sol, qu’une bande d’enfants jouant à cache-cache découvre deux cadavres momifiés.

À partir de cette découverte, Thomas Cantaloube déroule un récit sur deux temporalités (2022 et 1972), où il est question de corruption, de spéculation immobilière et, plus largement, de la manière dont les puissants enterrent leurs cadavres, au propre comme au figuré.

Journaliste de formation avant de se consacrer à la fiction, Thomas Cantaloube s’est notamment fait connaître avec Requiem pour une République (2019) et Frakas (2021), des polars à fort ancrage historique et à la dimension politique affirmée. Les Trente Glorieuses reprend cette même mécanique.

L’histoire met en scène un trio de personnages qui vont tenter de faire la lumière. Il y a d'abord Kader, un vieil architecte algérien qui a fui les années noires de son pays et vit depuis trente ans dans un petit appartement des Trente. Misanthrope taiseux, fumeur compulsif, habité par le deuil, il observe tout depuis son balcon. Il y a ensuite Inès, directrice adjointe de la régie du logement social, jeune femme énergique incarnant une certaine idée du service public. Et enfin, Aline, assistante sociale et ancienne militante.

Face à eux, dans la temporalité des années 70, Pierre-Yves Fondari, entrepreneur du BTP,  frayant avec les notables et les truands du Marseille de Gaston Defferre, incarne toute une généalogie du capitalisme marseillais. Son fils, qui en est la version 2022,  complète le tableau.

Thomas Cantaloube multiplie les allers-retours entre les années 1950 et les années 2020 pour raconter les éternelles magouilles et alliances entre entrepreneurs cupides, policiers véreux et politiciens sans états d’âme.

Les trente glorieuses est un polar politique comme je les aime, qui rappelle les classiques des années 80 et 90, de Didier Daeninckx, Jean-Bernard Pouy, J. J. Reboux, Patrick Raynal ou encore du regretté marseillais Jean-Claude Izzo qui lui aussi s'est penché sur les désordres de sa ville, dans sa fameuse "trilogie marseillaise".

On pourra toutefois regretter une certaine forme de didactisme qui affleure par moment, notamment dans des parties dialoguées sonnant un peu faux. Aure regret : la partie située en 1972, un peu lente à démarrer, met un certain temps à se connecter de manière convaincante au fil contemporain.
Mais il reste heureusement le talent de Thomas Cantaloube pour composer des romans noirs engagés, qui ont quelque chose à dire sur la France, ses inégalités structurelles, son urbanisme sacrifié et sa mémoire coloniale.

❤❤

Éditeur : Gallimard / Série Noire
368 pages — 21 euros
Date de parution : 16 avril 2026

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